Le projet Traversée recoupe les grands axes de recherches concernant cette commande artistique pour le tram- train du Médoc : le temps d’attente du tramway, le déplacement des wagons et du son, la place de l’usager/spectateur.

En guise de note d’intention nous nous proposons de préciser quelques lignes de forces du projet tel qu’elles nous sont apparues au fil de nos recherches.

Détournementrail – jacking
Pour comprendre au mieux la problématique artistique liée à ce site, nous avons commencé par décomposer l’ensemble des éléments constituant une station pour en isoler l’essence, le fil conducteur. Le rail nous est apparu comme l’élément emblématique du transport ferroviaire.

L’indienl’arrivée du train
Le son se déplace plus vite dans un rail que dans l’air. Nous en avons tous une représentation par cette image des indiens qui écoutent l’arrivée du «cheval de fer» en collant l’oreille sur la voie ferrée. Une image qui souligne avec force un rapport asymétrique à la vitesse, à la technologie et en définitive au monde. Pourtant, aujourd’hui encore, la vibration dans le rail se fait ressentir bien avant l’arrivée du tramway en station.

Trains d’ondesdialogue espace – temps
Par cette vibration, Traversée met en connexion le tramway et ses futurs voyageurs avec quelques instants de décalage. Elle crée un lien physique entre deux espaces au même instant comme dans notre pièce Sillage, où l’enregistrement en boucle d’un séisme passé et distant met en vibration une surface liquide dans l’espace d’exposition. Un lien ténu mais constant est ainsi créé entre des espace / temps : un ici au présent parle d’un ailleurs au passé. Cette onde est l’écho infini d’un événement.

Partition de la lignela musique du tramway
Ici cette vibration est un écho « en avance » du tramway qui parcourt le rail. Sous la forme du flux vibrant d’une onde, c’est une trace du flux des trams et de leurs usagers, un entrelacs de fréquences générées en amont et en aval de leurs déplacements qui se répète au rythme du passage des tramways sur le réseau.
Traversée propose de ressentir physiquement l’arrivée du tramway, le frottement de chaque roue sur les rails, un virage, une zone de dilatation, d’appréhender le passage des wagons avant que notre corps ne devienne lui même passager du train.

Aux côtés du railécoute et introspection
Le temps d’attente du tramway est transformé en un temps sensible, que chacun peut s’approprier intimement dans la mesure de sa curiosité et de sa disponibilité. D’une histoire individuelle à l’Histoire du rail, l’œuvre convoque différentes mémoires. Traversée est une expérience à la fois universelle et personnelle : chacun développe sa relation à l’œuvre, de la simple appréhension sensorielle voire physique à des évocations plus conceptuelles ou imagées.

Rhizomedéveloppement organique
C’est aussi une œuvre intrinsèquement in-situ. Elle ne se contente pas de mettre en valeur un nouvel espace mais le pénètre, l’active, le révèle. Du réseau au rhizome, Traversée est une ramification du rail qui parcourt la ville. Elle se comporte comme un élément organique : une excroissance dévie de sa trajectoire, émerge hors-sol, s’élève, se courbe et replonge. Du réseau ferroviaire se détourne un bras, une racine d’acier indépendante éloignant de sa fonction première pour n’exister que pour elle-même.
La sculpture redessine l’usage du rail.

La formele chantier comme révélateur
C’est ici le « vocabulaire » du rail et de la station que nous souhaitons utiliser. La sculpture utilise un rail standard, qui s’insinue et s’implante dans la station de Blanquefort. Elle s’infiltre dans les plans, le planning, les matériaux et elle mobilise les mêmes compétences humaines, les mêmes engins, les mêmes outils…
La sculpture se greffe à la station car elle en est un révélateur. Nous sommes conscients des efforts temporels, humains, matériels que constitue une telle entreprise. C’est précisément notre désir de comprendre et d’échanger avec d’autres compétences, la curiosité de côtoyer différents corps de métier, de pénétrer par strates un chantier pour intégrer une œuvre qui prend son sens dans un croisement et une superposition de savoir faire.
Nous voyons ici l’opportunité d’un dialogue entre deux démarches professionnelles que les commandes de 1% artistique convoquent. C’est pourquoi nous avons apporté un soin particulier aux éléments techniques qui permettent de juger du sérieux du projet.

Modulationdifférences au quotidien
La station sera fréquentée par des usagers occasionnels mais aussi quotidiens. Il nous est apparu important de réfléchir à une œuvre qui puisse offrir une appréhension différente chaque jour.
Sculpture dynamique, Traversée réagit aux passages des tramways en direct, révélant toutes les variations possibles de chaque arrivée. Vitesse d’approche de la rame, éléments climatiques pouvant influer sur la mobilité (pluie, vent, chaleur, variation de température…), usure des roues, nombres de passagers sont autant de facteurs indéterminés permettant d’expérimenter différemment la sculpture; à son contact, ces variantes offrent une sensation sans cesse renouvelé.

Cécile Beau & Nicolas Montgermont
Septembre 2015