(translation in progress)

Contexte

Blanquefort

Un tram-train reliant Bordeaux à Blanquefort, son terminus, permettra de desservir les habitants des quartiers nord- ouest de l’agglomération Bordeaux Métropole le long de l’actuelle ligne ferroviaire du Médoc.
Située en limite de tissu pavillonnaire et d’une vaste zone industrielle, la station terminus du tramway sera aménagée contre la Gare SNCF. Une passerelle piétonne permettra de franchir les voies et d’accéder au parking- relais aménagé face à la Gare ainsi qu’à une station de VCub.

Une antenne à l’écoute de la ligne

A l’encontre d’une œuvre imposante, Traversée invite le voyageur en attente à porter son attention sur un élément essentiel et familier d’une station de tramway qui, bien que discret, n’en demeure pas moins le lien physique avec un ailleurs.
Par sa proximité avec la gare SNCF et le contexte d’implantation de la station de tramway, Traversée entre en connexion directe avec le contexte ferroviaire du site.
Les rails servant à la fois de guide et de support de roulement pour les véhicules ferroviaires, ils sont ici transmetteurs de l’activité qui s’y déroule. Trains et Rails sont la corde et l’archée d’un instrument autonome dont le transport est la fonction.
Ainsi, la sculpture s’empare de l’architecture, des matériaux et du mobilier constituant la station pour mieux s’y fondre et proposer une perception autre du tissu ferroviaire.

Le rail comme médium

Coeur de croisement 1896, projection de l’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat par Louis Lumière. Un vent de panique souffle dans la salle de cinéma : les spectateurs effrayés et impuissants, croient voir un train lancé à pleine vitesse fondre directement sur eux. Fait historique ou légende, l’anecdote rend compte de la force d’évocation du train dans sa transposition cinématographique.

Le chemin de fer est un élément incontournable de nos vies modernes né il y a presque deux siècles. C’est la célèbre histoire du Transcontinental américain qui est la plus présente dans nos esprits car elle a inspiré un grand nombre de films hollywoodiens, transformant le chemin de fer en un élément mythique de la conquête de l’Ouest et de la marche en avant de l’industrie. On dénombre de nombreux chefs-d’œuvre cinématographiques dans lesquels le train tient le premier rôle comme dans Le train sifflera trois fois1 , ou sert de support à des séquences marquantes comme dans Stalker2 ou Le tombeau d’Alexandre3, RR4. On retrouve aussi le train dans la littérature, du classique5 au polar6.

Le corpus sonore du chemin de fer est largement exploité dans la musique également: la cheminée qui expulse sa vapeur, la bielle qui entraine les roues, mais surtout le fameux rythme dû au franchissement d’un joint de dilatation; l’ensemble étant utilisé aussi bien dans la musique populaire7 que dans la musique contemporaine8.

L’image du train se retrouve dans tous les domaines d’expression.

Tout comme le rail. Structure d’acier de plusieurs kilomètres, le rail est le guide du déplacement; un trajet, un trait entre les stations de départ et d’arrivée. Sur ce rail se réalise la traversée d’un paysage, rural, urbain, le défilement de la ville, des zones industrielles, des arbres, des pavillons, des champs, des plans d’eau… Les images défilent, le paysage se déroule avec des variations. Comme le travelling d’un film qui rejoue la même scène avec une impression différente, des protagonistes différents, une humeur, une météo différente, des constructions urbaines qui se transforment… et des sonorités auxquelles on prête peut-être moins attention.

Traversée est liée à cet imaginaire du rail, à l’histoire qu’il nous raconte, la matière qui le constitue, l’énergie qui le traverse. Une image cinématographique nous a inspiré, celle de l’Indien à l’écoute du «cheval de fer», venant coller son oreille à même les rails d’une voie ferrée pour repérer l’arrivée du train.

C’est bien cette expérience que nous souhaitons proposer à l’usager. Envisager des vibrations mécaniques en une musicalité minimale, déployer les propriétés acoustiques que génère cette machinerie mouvante en les rendant concrètement et corporellement accessibles. Dévier le rail de sa fonction de guide vers un possible instrument acoustique.

Avant de monter dans un wagon, cabine roulante à travelling permanent, proposer l’écoute de son arrivée : il s’agit de transformer le temps d’attente en reliant physiquement le tramway et la station, le rail et les usagers. Une perception acoustique dialoguant avec le sujet même de notre attente.

La sculpture

Un rail standard, correspondant à celui utilisé sur la station de Blanquefort, sera utilisé pour réaliser notre sculpture. Sa forme est décomposée en trois mouvements.

Tel un organisme autonome, celui-ci commence par se détourner du réseau, il part du rail qui lui transmet la vibration, puis ondule sur le sol, s’éloignant de la voie. L’étroite proximité entre le rail de service et la sculpture permet au spectateur de comprendre le lien qui les unit: l’usager déduit en un regard dʼoù provient la vibration et ce qui l’anime. En effectuant un simple détournement, l’attention est attirée sur cet élément pourtant commun.

Après avoir serpenté au sol, le rail s’élève progressivement pour atteindre une hauteur de deux mètres. Ce geste permet de révéler le rail, il s’extrait du sol pour s’exposer au regard.

Une ligne épurée qui propose l’expérience d’un contact tactile et sensible avec ce rail indépendant devenu vibrant. II est proposé aux usagers, adultes comme enfants de sentir l’arrivée du tramway par le corps; en touchant, en écoutant, en s’appuyant.

Enfin, une courbe en ellipse replonge le rail vers le bas; le rail quitte la voie pour s’implanter directement dans le sol à la manière d’une racine regagnant la terre. En disparaissant, cette forme suggère un prolongement de la sculpture auquel nous n’avons pas accès visuellement.

L’ensemble de la sculpture revêt un aspect épuré. Chaque courbe a son utilité. Dépouillée de toutes lignes superflues, Traversée est dessinée par sa fonction. Un geste minimal.

Expérience de l’oeuvre

Yau_Image_2Traversée ne s’impose pas au regard et à l’ouïe.
La sculpture ne crée pas de son se propageant dans l’air et un passant qui n’établit pas de contact physique avec elle ne voit que son aspect extérieur. Il faut décider de percevoir son contenu, prendre le temps de l’expérimenter par un simple toucher. L’œuvre nous révèle alors son potentiel. La vibration générée nous enveloppe. En variant le mode d’interaction avec la sculpture, on modifie les caractéristiques de ce que nous percevons: sensation tactile fine en posant les doigts ou la main, vibration plus sourde en s’appuyant, voire une sonorité distincte si on appose l’oreille ou si on pose ses coudes, les mains en guise de casque comme dans “The handphone table” de Laurie Anderson.

C’est une vibration non invasive puisqu’elle reste muette pour l’usager qui ne souhaite pas l’éprouver. Mais elle devient une œuvre au potentiel intime; chacun peut se l’approprier en induisant une relation tactile, renouvelée à chaque nouvelle attente du tramway.

Par ce contact corporel, c’est l’évolution temporelle du tramway arrivant en station et la variété des phénomènes qui l’accompagne qu’il est possible de percevoir. Le frottement des bogies sur le rail, un virage, une zone de dilatation émettent différentes vibrations; contact, frottement, roulement. On peut alors “toucher” toute une gamme de phénomènes, interactions, micro événements complexes qui varient à chaque tramway en fonction du nombre de passagers, conditions atmosphériques, différences physiques des véhicules, usure des équipements…

Le rail devient un véritable instrument. Un sillon parcouru par le tramway imaginé comme la tête de lecture mouvante dʼune piste sonore géante dont la composition est définie par le cheminement sur les rails. Tel un archet qui fait vibrer des cordes par frottement, le déplacement des wagons génère des variations vibratoires liées aux différentes matières en friction.

À peine détournés, la sculpture utilise les matériaux et les énergies déjà présentes sur la station. Traversée met en exergue la poétique qui s’échappe des rails. Un diapason ferroviaire.

Extension poétique des rails usuels, la sculpture est en “contact” avec un rail de la voie qui transmet la vibration engendrée par le déplacement des wagons. En se propageant, l’énergie crée un lien physique avec le rail, et avec le tramway qui le parcourt. Au toucher, le rail semble flotter, indépendant du sol, presque léger du fait de sa résonance. Approche quelque peu métaphorique; la sculpture
nous projette alors dans le trajet effectué par le tramway dans lequel nous allons monter.

Comme le regrette Alvin Lucier : “For several hundred years […] most attention has been focused on the conception and generation of sound, very little on its propagation.9 C’est pourquoi il expérimenta beaucoup sur les caractéristiques physiques du son dans ses recherches. Le déplacement d’un son est l’aspect fondamental développé dans Traversée, la propagation de l’onde du tramway dans le rail à une vitesse de 5 km par seconde. La sculpture n’est qu’un point d’écoute d’un phénomène éphémère. Un stéthoscope qui nous plonge dans un guide d’onde.

La notion du temps et plus précisément de déroulé temporel est un de nos axes de recherche récurrent. L’utilisation du son propose à la fois une durée d’attention et une immersion. Le son accompagne l’observation du spectateur et le porte dans une durée autre que celle du simple regard.
Comme le son, la vibration et ses légères modulations demandent une durée de perception, un instant de déconnexion de nos vies actives pour ce connecter à un élément sensitif. Traversée propose de transformer un temps d’attente en un moment d’immersion, de projection physique et mentale.

Emplacement

L’œuvre est implantée à l’extérieur du quai, sur le chemin qui longe la station entre les deux parkings de la gare. Zone de déplacement piétonne et cyclable bordée d’arbres, il s’agit d’une allée calme et conviviale. Cette zone est un intermède entre l’accès à la station et le quai d’attente proprement dit.

La sculpture s’empare du matériel, de l’architecture, du mobilier et des matériaux constituant la station. Son implantation s’immisce au croisement entre l’alignement des arbres et des poteaux de caténaire. Le rail s’éloigne de la voie en début de station, serpente au sol vers l’allée piétonne et s’élève sur une quinzaine de mètres jusqu’à atteindre 2 m de hauteur avant de replonger au sol. Ainsi positionné il accompagne et devance le profilé de la cabine de pilotage en tête de rame.

Un revêtement au sol encadre la sculpture et remplace la strate tapissante. Il s’agit du même béton que celui utilisé sur le parvis. Seul le traitement de surface diffère : la surface est lisse, les granulats ne sont pas visibles mais la couleur reste identique.
Une incision est pratiquée dans le platelage en bois recouvrant la voie du coté de l’allée piétonne afin d’encadrer la courbe du rail de la sculpture.

Un double éclairage soulignera la sculpture. Un lampadaire issu du mobilier de la station positionné non loin du rebord de la voie, au centre de la sculpture, en éclaire la globalité tout en retraçant l’ombre de sa courbe au sol. Quelques spots encastrés sous le rail révèlent le dessous offrant une vision de l’envers de la sculpture.

Cet emplacement représente pour l’utilisateur une zone de déplacement et un espace d’attente possible à proximité du quai. Ce temps est particulier dans les transports en commun, puisqu’il peut être vécu de manière répétitive, au quotidien, parfois pendant des années. Ici, attente et contemplation se fondent pour proposer aux usagers une expérience sans cesse renouvelée.

Notes

  1. Réalisation Fred Zinneman, 1952.
  2. Plan séquence musicalisé d’accès à la “zone”. 1979 par Andreï Tarkovski
  3. par Chris Marker, 1992
  4. Rail Road par James Benning, 2007
  5. Le Pont de la rivière Kwai, Pierre Boulle, 1952. Vie et destin, Vassily Grossman, La Bête humaine, Emile Zola, 1890
  6. Le train bleu, Agatha Christie, 1928
  7. Elvis Presley, Mystery Train. 1955. Telex, Moskow Diskow. 1979
  8. Pierre Schaeffer, Étude au chemin de fer. 1948; Steve Reich, Differents trains. 1988; Chris Watson. El Tren Fantasma. 2011 parmi bien d’autres.
  9. Depuis plusieurs siècles (…) une attention particulière a été portée sur la conception et la production du son, très peu sur sa propagation”. Alvin Lucier, Careful Listening is More Important Than making Sounds Happen. 1979.